Aller au contenu
Monsieur LézardLe magazine qui prend le temps d’écouter

Pochettes d’albums : brève histoire du design qui chante

Avant les flux, avant les vignettes carrées de trois centimètres, l’album vivait dans un carré de carton de trente et un centimètres qui se regardait autant qu’il s’écoutait. La pochette est l’une des grandes formes du design du vingtième siècle : brève histoire, et quelques idées pour rendre aux vôtres la place qu’elles méritent.

Par la rédaction de Monsieur Lézard.

Mur d’exposition de pochettes d’albums encadrées dans un appartement, éclairées par une rampe de spots discrets.
Le mur d’un mélomane heureux : pochettes encadrées, éclairées bas, changées au fil des coups de cœur.

1940 : la pochette naît d’un coup de génie

Pendant des décennies, les disques se vendent dans des enveloppes de papier kraft uniformes, destinées au rayon classique des magasins. Au tournant de 1940, Alex Steinweiss, jeune directeur artistique chez Columbia à New York, a l’idée d’illustrer la façade : les ventes décollent, et l’industrie comprend que la musique a un visage. La pochette illustrée est née, avec sa grammaire propre : le carré, le titre en typographie travaillée, l’image qui condense le disque en un seul regard. Le format reste celui du 33 tours moderne, trente et un centimètres de côté : un cadre de galerie transportable.

Trois sommets à connaître

Chaque époque a ses grands noms, mais trois suffisent à comprendre la lignée. D’abord le studio Hipgnosis, fondé à Londres autour de Storm Thorgerson, qui signe les visuels de Pink Floyd dans les années 1970 : le prisme de The Dark Side of the Moon (1973) reste l’un des graphismes les plus reproduits de l’histoire, une idée si pure qu’elle semble toujours avoir existé. Ensuite Peter Saville, directeur artistique du label Factory, qui habille la scène de Manchester : la pochette de Unknown Pleasures de Joy Division (1979), avec ses ondes empilées sur fond noir, a fui le disque pour habiter t-shirts et tatouages. Enfin Andy Warhol, qui prouve dès 1967 que l’art peut signer une pochette : la banane du Velvet Underground vaut tous les manifestes.

Graphiste traçant des compositions géométriques au feutre sur une pochette de disque vierge posée à plat sur son bureau.
Aujourd’hui encore, la pochette se dessine à la main avant de passer au logiciel : le carré impose sa discipline.

Pourquoi le format carré gagne

Le carré de la pochette est un format de composition redoutablement efficace : ni vertical comme l’affiche, ni horizontal comme le cinéma, il traite typographie et image à égalité. Les graphistes y reviennent sans cesse parce qu’il obéit à une règle simple : une seule idée par pochette. Les meilleures couvertures tiennent en une phrase (« un prisme sur fond noir », « des ondes sur fond noir », « une banane »), et c’est cette économie qui les rend mémorables. La mode des rééditions vinyle a remis ce format au centre du jeu : les pochettes gatefold dépliables offrent même un double carré, terrain de jeu des directions artistiques ambitieuses.

Notre guide du pressage vinyle consacre plusieurs passages à la fabrication des jaquettes, impression et vernis compris : comprendre comment une pochette est fabriquée éclaire pourquoi certaines vieillissent mal (papier collé, encres fragiles) et pourquoi les réimpressions modernes, parfois trop brillantes, perdent la matière de l’original. Le papier a une voix, aussi discrète soit-elle.

Exposer ses pochettes sans abîmer sa collection

Une pochette encadrée transforme un mur en discothèque visible, à condition de respecter deux règles : jamais de soleil direct (les encres pâlissent en quelques étés) et jamais l’original rare au mur (exposez la réédition, gardez le premier tirage à l’abri). Les cadres à pochette existent partout, et les grandes surfaces de décoration ; ajoutez une passe-partout si le cadre est plus grand, et changez la sélection deux fois par an : une expo permanente devient un papier peint. C’est aussi une façon de faire tourner les disques écoutés, ce que notre article sur l’aménagement d’un coin écoute de salon recommande déjà pour tout le reste de la chaîne.

Dernier conseil de lézard : quand vous achetez d’occasion, regardez la pochette avant le disque. Une galette rayée se remplace, une pochette déchirée ne se réimprime qu’en rêve. Notre méthode pour chiner des vinyles en brocante détaille les points de contrôle, ring wear et coins cornés compris : votre mur de demain se joue sur les étals d’aujourd’hui.